Une autre bataille pour Jeannine Jean François

Article extrait du Cyber-bulletin 9.11 de l’AQANU

Depuis des semaines, lorsque, tous les matins où elle doit se rendre au travail, l’infirmière Jeannina Jean François se répète ce qui est devenu un «mantra» pour bien des gens en cette ère de pandémie. «Ça va bien aller!», se dit-elle afin de se donner l’élan nécessaire.

Jeannina Jean François, originaire de Kenscoff en Haïti. (Photo : Ricardo Germain)

Originaire de Kenscoff en Haïti, Jeannina Jean François vit à Granby depuis quatre ans, ayant immigré au Québec en 2013 avec son conjoint Ricardo Germain (membre du conseil d’administration de l’AQANU-Granby) et son fils.
Depuis 2017, l’infirmière travaille dans une résidence pour personnes âgées où heureusement, même avant la crise sanitaire, il ne manquait pas de personnel, souligne-t-elle.
Elle explique que dès le début de la pandémie, les strictes consignes de sécurité ont été appliquées obligeant le personnel à porter masque, gants, blouse, interdisant les visites, confinant les résidents à leur chambre pour les repas. «Toutes ces mesures ont rendu le travail et la vie difficiles. Ça valait le coup malgré toute l’anxiété que cela créait!»
Jeannina Jean François n’en est pas à une bataille près, elle qui l’a «échappé belle» lors du séisme en Haïti il y a dix ans.
À la direction sanitaire sud-est à Jacmel, où elle oeuvrait comme infirmière épidémiologiste, elle avait quitté son travail cinq minutes plus tôt qu’à l’habitude. «Notre directeur général m’avait demandé de préparer un document sur l’évolution du VIH. Mais il manquait de temps à la fin de la journée pour me rencontrer. Alors j’ai pu partir un peu plus tôt.»
Elle n’était pas sitôt sortie que l’édifice abritant son bureau s’effondrait derrière elle. Sur le coup, elle n’a pas compris ce qui se passait. C’est à entendre les cris des gens qui couraient dans les rues qu’elle a saisi l’ampleur de la catastrophe. Dix ans plus tard, elle frissonne encore en racontant ces heures d’horreur où sa fibre d’infirmière, l’«adrénaline» l’a propulsée au chevet des victimes.
Bien avant le séisme, parce que les conditions de vie se dégradaient en Haïti, que la fréquence des kidnappings s’accentuait, Jeannina et son mari (depuis 2007) avaient entrepris des démarches en vue de quitter leur terre natale.
«Ça devenait de plus en plus stressant. C’est Ricardo qui m’a convaincue que nous devions partir et que les chances de me trouver un emploi au Canada étaient grandes, ma profession étant en demande.»
Le tremblement de terre aura toutefois complexifié les procédures et retardé l’émigration, de sorte que la famille ne s’est installée en terre québécoise que trois ans plus tard, en 2013, à Montréal, plus précisément.
C’est dans la métropole québécoise que pendant deux ans, Jeannina, alors âgée de 40 ans, a franchi toutes les étapes avant de décrocher le précieux papier lui permettant de retrouver sa profession d’infirmière.
Permis de l’Ordre en main, une autre «bataille» l’attendait, celle de décrocher un emploi. Faute d’en trouver un malgré toutes ses tentatives, elle s’est inscrite à une formation de préposée aux bénéficiaires.
«Ne trouvant pas d’emploi, je commençais à perdre patience», raconte-t-elle.
La «régionalisation» aura été sa «bouée de sauvetage», Jeannina parlant de son «amour» pour la région de Granby, pour sa tranquillité, pour ses espaces de loisirs, pour le boulot à 15 minutes de la maison.

L’infirmière Jeannina Jean François en a livré des batailles au cours de sa carrière!
(Photo : Ricardo Germain)

Reste que lorsque la famille s’est installée à Granby, l’infirmière n’avait pas encore décroché un emploi dans son champ de compétences. Elle a d’ailleurs bifurqué vers une manufacture de meubles, travaillant d’abord à la chaîne d’usinage pour se ensuite vérifier la qualité des produits.
Et c’est en 2017 qu’elle décrochait, enfin, un emploi d’infirmière dans la résidence pour personnes âgées où elle travaille toujours. Pendant quelque temps, elle a occupé un double emploi, travaillant également dans un CHSLD.
Si la pression commence à tomber un peu, dit-elle, que les visiteurs sont admis auprès des résidents, «cette affaire de COVID a tout changé et cela à tous les plans, psychologique, personnel, familial. Je travaille tout le temps, parfois jusqu’à 16 heures par jour.»
Elle poursuit en expliquant qu’il faut tout à la fois veiller au bien-être des résidents qu’à celui du personnel. La moindre toux engendre de l’anxiété.
«J’ai moi-même été testée parce que je toussais; j’en étais paniquée.»
Toute la responsabilité a reposé sur le personnel qui devait prodiguer soins et mots de réconfort. «Et on sent l’anxiété des proches. Chaque fois que, à la suite de la chute d’un résident, il nous faut communiquer au téléphone avec la famille, on s’empresse d’expliquer qu’il ne s’agit pas de la COVID.»
Pour se maintenir au «front» de la lutte au coronavirus, Jeannina mise sur une arme puissante, sa «conscience professionnelle». «Je ne suis pas malade, je peux et je veux apporter ma contribution. Je le fais pour les résidents.»
Elle ajoute avoir observé qu’il y a encore de la joie de vivre même à 95 ans, que les familles sont contentes de savoir que leurs vieux parents sont en sécurité. Et, surtout, que les aînés méritent de la considération tant de la part du personnel que du gouvernement. «Après tout, vieillir, n’est pas de notre faute!»


Hélène Ruel

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